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L’influence des rapports des préfets quant à la politique raciale de Laval

Actes du Colloque de Châteauroux des 18 et 25 mars 2000, « Le Préfet d'hier à d'aujourd'hui »,
CREDI – Centre Universitaire, Châteauroux, p. 45-70.
Châteauroux

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Introduction


Que reste-t-il de Vichy dans la mémoire collective aujourd’hui ? Mémoire construite tant par les historiens que par les différents récits, livres, films, émissions de télévision ce que Henry Rousso appelle la mémoire diffuse ; que retient-on de ce régime ? Principalement une tache indélébile que rien ne peut rédimer : la collaboration et l’organisation des rafles qui conduiront à la mort soixante-treize mille cinq cents Juifs.
Mais comme l’écrit Marc Olivier Baruch dans sa thèse (1), ni Pétain ni Laval, sans le concours de hauts fonctionnaires d’autorité, n’auraient pu mettre à la disposition des forces d’occupation « l’ensemble de l’appareil d’État français, depuis les préfets jusqu’aux gardiens de la paix, dans les rafles voulues par l’ennemi ».
Jacques Chirac, en 1995, évoquant les rafles de l’été 1942 disait que : « Ce jour-là, la France, patrie des Lumières et des droits de l’homme, terre d’accueil et d’asile, accomplissait l’irréparable. » À bien entendre le président de la République, ce serait donc la France qui se serait rendu coupable de l’innommable, la France donc les Français ? Thèse très sévèrement critiquée par Pierre Messmer, qui lors de son entretien avec Georges-Marc Benamou (2) dit que :
« Juger le pays collectivement responsable des crimes de Vichy est inacceptable. Y contribuaient ceux qui le voulaient : policiers, miliciens, dénonciateurs. En obéissant à des ordres injustes ou illégales, vous engagez votre responsabilité. J’impute à ces fonctionnaires et à leurs complices une grave faute, mais pas aux autres. Je refuse à admettre la responsabilité de la France. [...] Le président de la République, Jacques Chirac, accuse les Français d’hier, d’aujourd’hui et de demain, leurs enfants et petits enfants. C’est intolérable. En droit, la responsabilité collective n’existe pas. [...]
« Je tiens le gouvernement de Vichy pour gravement responsable, et aussi plusieurs administrations. La police et la gendarmerie et certains membres de la préfectorale ont été impliqués directement dans ces opérations [les rafles]. Les listes ont été dressées dans les préfectures, les arrestations ont été faites, sur l’ordre des préfets, par des policiers et des gendarmes. [...] Ces administrations sont responsables. Je n’arrive pas à comprendre que des fonctionnaires, responsables de l’exécution de ces ordres, aient accepté d’obéir. »
Nous savons que le président François Mitterrand ne pensait pas comme Jacques Chirac, ses propos ont toujours été plus nuancés sur cette question difficile. De plus, il n’avait jamais voulu accepter l’idée qu’il faille impliquer la France dans la chaîne des responsabilités ; pour lui, il ne fallait pas confondre l’État Français, Vichy, avec la France et la République.
François Mitterrand, lors d’un entretien avec l’historien Olivier Wieviorka (3), eut l’occasion de s’exprimer de la façon suivante :
« Question : La responsabilité — même partielle — des élites n’est-elle pas plus grave que la responsabilité des lampistes ?
Réponse de F. Mitterrand : Je pense que dans cette optique, tout fonctionnaire d’autorité ayant servi sous Vichy serait alors passible de rendre des comptes à la justice. Cette conception pose un problème d’une autre nature. On ne va pas généraliser les tribunaux. »
À la même question, Claude Bourdet (l’un des principaux dirigeants du mouvement Combat) répondit : « Si l’on voulait juger toutes les personnes qui ont servi Vichy, il faudrait juger une bonne partie de l’administration française. Mais je trouve que quand les responsabilités sont d’ordre criminel, quand on a livré des enfants juifs par exemple, le jugement est indispensable. Les procès s’imposent pour tous ceux qui ont des crimes sur la conscience. »
André Dewavrin (colonel Passy) lui précisa : « Je peux toujours que les miliciens sont des cons. Si on emprisonne les cons, il ne restera plus grand monde ! Les fonctionnaires d’autorité, s’ils ont contribué aux déportations, sont plus coupables que les miliciens. Ceux-ci ont été des brutes, parfois sanguinaires. On les juge ; on les condamne à la prison ou au peloton, mais on ne les poursuit pas indéfiniment. Le cas Bousquet est différent puisque ce fonctionnaire est directement responsable d’un génocide. »
Alors que l’irréparable était accompli, qui sont finalement les coupables ? Laval ? Pétain ? Bousquet ? Les préfets ? Et le peuple français, lui, serait-il exonéré ?
Ainsi pour certains la réponse ne fait aucun doute, ainsi Arno Klarsfeld (4), qui, rendant hommage à son père pour son remarquable travail d’historien, estime que :
« Serge [Klarsfeld] sut aussi rendre son honneur au peuple français en démontrant, documents à l’appui, comment les trois quarts de la communauté juive de ce pays doivent leur survie à la sympathie active et bienveillante des Français et des Françaises qui réagirent avec vigueur lorsqu’ils comprirent que les familles juives raflées et escortées dans des wagons plombés, pour être livrées aux monstres nazis, sur ordres de hauts fonctionnaires tel Maurice Papon, se dirigeaient vers un abattoir humain quelque part à l’est de l’Europe. »
Un manichéisme un peu simpliste nous donnerait d’un côté une grande bourgeoisie profondément antisémite et de l’autre le peuple qui viendrait en aide aux réprouvés. Comme la haute administration se recrutait surtout dans cette grande bourgeoisie, ce pas est vite franchi qui nous conduit à un syllogisme par trop réducteur. La bourgeoisie est antisémite, les préfets sont issus de la bourgeoisie, donc toute la haute administration était antisémite.
Pourtant, des historiens comme Robert O. Paxton (5) nous rappellent que le peuple français par son antisémitisme, sa xénophobie ne fut pas indemne de reproches, même si l’historien américain admet sans aucune difficulté que le comportement des Français fut digne d’éloges après les grandes rafles de l’été 1942. Nous verrons plus loin que ce n’est pas si simple que cela, qu’il faut être très prudent avant de conclure hâtivement. En tout cas, à trop insister sur la question des rafles et des déportations, nous aurions trop tendance à croire que les Juifs n’étaient que la préoccupation de Vichy. Nous finissons par oublier la question obsédante des prisonniers de guerre et du ravitaillement qui reste le souci principal d’une majorité des Français de cette période. Et que dire de la Révolution nationale et du projet culturel de Vichy. Enfin, comme l’écrit Henry Rousso (6), « à force d’insister sur les seuls crimes de Vichy, on finit par écrire une histoire qui passe par pertes et profits le responsable premier, c’est-à-dire le IIIe Reich ».
C’est un effet de loupe trop connu et, hélas, inhérent presque à toute recherche historique.
Mais qui étaient ces préfets de Vichy.

Les préfets du régime de Vichy
Dans sa thèse remarquable, Marc Olivier Baruch précise que l’administration, pour le régime de Vichy, devait revenir au modèle napoléonien des origines : redevenu l’empereur de son département, le préfet n’aurait pas de difficulté à assurer son rôle de représentant unique du pouvoir central. « La politique, écrivait Marcel Peyrouton, avait profondément pénétré dans les cadres administratifs du pays en paralysant l’action. [...] Les préfets sont désormais des chefs, qui doivent savoir commander et organiser. » (Novembre 1940.)
Circulaire du 15 octobre 1940 de Peyrouton aux préfets :
« À quoi servirait d’être le dépositaire des pouvoirs de l’État français s’il vous suffisait d’expédier les affaires courantes ? [...] Je vous demande de laisser à vos bureaux — ce qui n’exclut pas le contrôle indispensable de votre part — la besogne purement administrative : étude des dossiers, examen des requêtes. Vous avez mandat d’oser et d’agir. [...] Que tous, par vous, soient assurés de la sollicitude des pouvoirs publics, que chacun sente une autorité toujours vigilante, toujours humaine. Les grands préfets, vos aînés, les Cambon, les Bonhoure, d’autres, n’étaient pas que des hommes de bureau ; ils furent des guides, des constructeurs. Vous devez imiter leur exemple. Ce rôle d’agent de propagande, au sens le plus pur du terme, doit être le vôtre. Vous êtes les propagandistes de la vérité, de l’espoir, de l’action libératrice, les défenseurs de la France meurtrie par vingt années d’erreurs et de folie. [...]
« Par suite d’abandons systématiques, la fonction préfectorale, essentielle dans un État organisé, fut dénaturée, avilie par les professionnels de l’ancien électorat, n’ayant jamais eu pour but, sous les vocables de libéralisme et de démocratie, que de satisfaire les appétits de clientèle insatiables et d’exploiter à leur bénéfice les passions populaires. Monsieur le Maréchal et moi-même entendons restituer à votre fonction sa dignité, sa primauté. Vous devez être vous-mêmes les meilleurs artisans de cette élévation, qui vous haussera dans votre propre estime aux yeux de tous, qui fera de vous les agents les plus efficaces de notre résurrection. [...] Vis-à-vis des élus d’hier, je n’ai pas besoin de vous demander d’observer la courtoisie la plus stricte. Sans plus. Vos directives viennent du gouvernement seul ; vis-à-vis du gouvernement seul vous êtes responsables ; à lui seul, vous devez des comptes. Assurés de ce que derrière M. le Maréchal vous devez combattre toutes les forces, apparentes ou clandestines qui, au nom d’ambitions déçues, d’intérêts lésés, d’idéologies mortelles, tenteraient de reconstituer la vieille anarchie profitable. »
Maurice Papon, au cours de l’inauguration de l’école régionale d’administration de Bordeaux en janvier 1943 rappela « la dignité retrouvée de la fonction publique et le rôle primordial qu’elle est appelée à jouer dans l’affermissement de l’État français ».
Sonia Mazey et Vincent Wright (7) écrivent à propos des préfets de Vichy que « dans un univers politico-administratif instable et turbulent, individualisé, voire atomisé, comment réagir ? Tout le drame de Vichy est résumé dans la réponse donnée par chaque préfet à cette question fondamentale. Il n’y avait pas une réaction de corps, mais une multiplicité de réactions individuelles, changeantes selon les circonstance. » Nos deux auteurs nous offrent la typologie suivante :
- les grands résistants tout d’abord (Jean Moulin, Edouard Bonnefoy, préfet régional à Lyon déporté à Neuengamme, Alfred Golliard, préfet du Jura, mort en déportation en août 1944, etc.) ;
- les résistants discrets qui firent montre d’un courage lucide et froid, plusieurs seront révoqués et passeront à la Résistance, d’autres seront arrêtés et déportés en Allemagne, cas de cinq des vingt préfets régionaux et de dix préfets départementaux en mai 1944 ;
- les résistants passifs qui freinent autant que possible l’effort de collaboration avec l’occupant. Cette résistance est parfois extrêmement efficace, cela exaspère la Milice et l’occupant ; le 24 janvier 1944, douze préfets indociles furent relevés d’un coup ; il s’agissait souvent de fermes républicains ;
- les zélés de la Révolution nationale ; ces hommes, tout en servant avec loyauté le régime, résistent autant que possible aux prétentions allemandes ;
- les partisans du régime de Vichy qui collaborent, courtoisement, mais froidement, au nom du maintien de l’ordre, tout en essayant de sauvegarder les intérêts français, exemple René Bousquet, préfet de la Marne en 1940, et Jean Schmidt à Nancy de 1941 à 1943 ;
- les sympathisants du régime qui se compromettent en faisant du zèle dans l’exécution de leur devoir : on exécute des mesures abominables afin de démontrer à l’occupant l’efficacité de la machine administrative française ;
- les collaborateurs résolus des Allemands, souvent inspirés par une haine farouche du communisme ; en fort petit nombre, ces préfets vont souvent au-delà des demandes allemandes dans la chasse aux “terroristes ” (Angelo Chiappe, Mayade, Le Baube, Dop, Reige, Leuret, Bordes). Dès la Libération, trois de ces préfets furent fusillés sans jugement, trois autres furent condamnés à mort, quatorze à des peines de prison ou de travaux forcés, et quelques-uns furent frappés d’indignité nationale ;
- les prudents, qui représentent la majorité des préfets de l’époque, gérant l’immédiat tout en essayant de préparer le lendemain, naviguant entre des pressions urgentes et contradictoires, collaborant tout en essayant de préserver l’autonomie de l’État et des ses agents. Il ne faut pas chercher de raisons idéologiques ou politiques à cette prudence, ou dans le fait qu’aucun préfet ne démissionne pendant cette période. Les préfets percevaient leur devoir assez clairement : rester en poste, la fuite étant exclue. Comment abandonner leurs administrés en des circonstances aussi épouvantables ?
Quel bilan, dès lors, après cette douloureuse épreuve (8) ?
Trente-six préfets et sous-préfets morts en déportation ou dans la Résistance, trente-cinq qui furent déportés mais sont revenus en France en 1945. Chiffres minimisés par Arno Klarsfeld, trente-cinq membres victimes de la guerre, sept morts durant la bataille de France avant même que Pétain ne prenne le pouvoir, cinq dont Jean Moulin n’appartenaient plus au corps préfectoral, quatre avaient été déportés comme juifs par les Allemands alors qu’ils n’appartenaient plus à l’administration de Vichy, qui les avait exclus, il en restait dix-neuf déportés pour motif de résistance.
L’épuration du corps préfectoral fut assez sévère après 1944 ; le Comité de Libération nationale à Alger n’acceptera que vingt nominations émanant du corps préfectoral de Vichy. Cela peut sinon s’expliquer mais à tout le moins se comprendre, avoir été préfet de Vichy était un péché capital. Pour la grande majorité des Français, ils restaient ceux qui furent les agents du régime de Vichy, chargés entre autres choses de fournir des renseignements au gouvernement.

Renseigner le gouvernement, connaître l’expression de l’opinion publique
Il faut préciser d’emblée que la question des « israélites » ne concernait qu’une partie de ces rapports, voire le plus souvent une infime partie. Le contenu de ces documents variait-il d’un rapport à l’autre ? La redondance n’était-elle pas la loi du genre ?
Paradoxalement, on peut se demander si un régime autoritaire n’est pas à même de mieux connaître les sentiments de l’opinion publique que ne le ferait un régime démocratique. À l’heure de la prolifération des sondages, le gouvernement de la République française ne néglige absolument pas les rapports des préfets et des services des Renseignements Généraux. Il n’est pas rare du reste que la presse publie des extraits de ces rapports pourtant confidentiels. Toute la question est pourtant de savoir, aujourd’hui comme hier, quel crédit est-il loisible d’accorder à ces rapports, sont-ils vraiment le reflet réel de l’opinion, sont-ils aussi « scientifiques » que les sondages ?
Les rapports de police et de gendarmerie
La source de ces rapports est-elle fondamentalement différente ?
Rien n’est moins sûr, dans la mesure où tout dépend du premier niveau : de celui qui mène l’enquête sur le terrain. Sans grands efforts d’imagination, nous pouvons penser que les gendarmes et inspecteurs devaient rencontrer les mêmes indicateurs et les mêmes informateurs. Nous connaissons la réticence que les populations éprouve toujours pour se confier spontanément à un gendarme. Aller dans les cafés, interroger les commerçants qui, eux aussi, sont à même de colporter ce qu’ils entendent dans leur boutique, cela fait partie du travail de l’enquêteur chargé de s’informer sur l’opinion publique.
Les supérieurs hiérarchiques des inspecteurs de police et des gendarmes ne font que reprendre les termes des rapports rédigés par ces hommes de terrain agrémentant de quelques commentaires et de quelques précisions supplémentaires leurs propres rapports.
Les rapports des sous-préfets et des préfets
Les rapports des sous-préfets et des préfets départementaux dépendent de plusieurs sources :
- des rapports de gendarmerie ;
- des rapports de police ;
- des notes du secrétaire général de la préfecture ;
- des notes du cabinet du préfet ;
- des rapports des chefs de division de la préfecture ;
- des relations avec les chambres consulaires ;
- des visites dans les communes et des rencontres avec les maires ;
- des liens avec la Légion Française des Combattants et les acteurs de la Révolution nationale ;
- des lettres qu’ils reçoivent régulièrement ;
- des multiples visiteurs qui les tiennent informés.
Les rapports du préfet de la Région
Synthèse élaborée à partir de tous les rapports des préfets et des officiers supérieurs de la gendarmerie et des commissaires, plus l’ensemble des informations obtenues directement par le préfet de Région émanant des chefs de service, du cabinet, etc.
La circulaire du 28 août 1941 rationalisa la présentation des rapports préfectoraux, désormais établis selon un modèle unique pour faciliter la rédaction de synthèses destinés à éclairer le gouvernement sur l’évolution de la situation intérieure.
« Vous devez, dans un esprit de confiance et de sincérité totales et avec le seul souci de la stricte vérité, me faire part de vos préoccupations et suggestions en fonction de la collaboration que j’attends de vous à l’œuvre que nous poursuivons en commun. »
Un service chargé spécialement de l’exploitation des rapports préfectoraux avait été créé en juin 1941, circulaire du 9 juin 1941.
Eu égard à la censure qui sévissait à l’époque, l’historien est tenté de n’accorder aucun crédit à la presse ; d’autant que les rapports de préfets ne cessent de dire que, si la population lit les journaux, elle ne leur prête aucune crédibilité. Pourtant à qui veut se donner la peine de lire exhaustivement la presse régionale entre 1940 et 1943, il est possible de collecter des informations qui peuvent aider à comprendre la réalité quotidienne des « réfugiés israélites ».

Exposé des griefs contre les Juifs 1940-1943
À la lecture de ces milliers de pages de rapports pouvons-nous dégager une taxinomie des griefs exposés concernant les israélites ? Certes, en prenant bien garde de ne pas oublier de se demander s’il s’agissait là plutôt de l’expression des propres sentiments du rédacteur ou, vraiment, de la transcription de ce que ressentait l’opinion ?
Effectivement, il est possible de classer ces rapports en deux grandes catégories :
- ceux émanant de fonctionnaires foncièrement antisémites, donnant libre cours à leur fureur ;
- ceux qui traitent de la question juive, aussi cliniquement que l’on pourrait le faire de la question des rutabagas.
La langue administrative, certes, ne dispose guère d’un large éventail d’expressions permettant soit de nuancer ou au contraire d’exagérer certaines situations. Faut-il rejeter ces rapports, les considérer comme nuls et non avenus ; dans une telle éventualité, cela reviendrait à écrire que, seule, l’administration manifestait du ressentiment à l’égard des populations juives, les Français, mis à part quelques antisémites notoires, ne manifestant aucun rejet. Et encore, quand nous écrivons l’administration, il serait nécessaire de préciser la haute administration ; l’élite bourgeoise de la société française étant le vivier de ces hauts fonctionnaires. Ce qui explique encore pourquoi aujourd’hui le procès de Vichy est d’abord le procès de l’administration et de ses hauts fonctionnaires ; l’État devant bien être incarné ! En aucun cas, le peuple ne saurait être coupable ; le peuple représentant la souveraineté légitime, il ne pouvait être question de confondre le peuple dans ce procès.
Mais accorder un quelconque crédit à ces mêmes rapports, n’est-ce pas non plus la légitimation a posteriori de l’odieux ; en d’autres termes, puisque le peuple français ne voulait plus de la présence de ces réfugiés israélites, vu les circonstances, on peut comprendre pourquoi de telles mesures aient pu être prises. Mais comme certains l’écrivent : comprendre, n’est-ce pas légitimer. Dès lors, il n’y a plus d’histoire possible, ce qui a contrario souligne une fois de plus les limites de la scientificité de l’histoire.
Tenter de vouloir saisir ce que put être la réalité de l’opinion publique par rapport à la question des réfugiés israélites demande de dépasser une simple analyse en termes de classes sociales ; il ne s’agit pas de décerner des brevets d’antiracisme à telle catégorie de Français et de vouer à la vindicte tel autre groupe. Comprendre, car c’est un impératif majeur que de vouloir comprendre, relève plus des techniques d’analyse propres à la biologie du comportement et à l’éthologie. À tout le moins, cette méthode pourrait-elle apporter un éclairage nouveau.
Voici résumés les griefs contre les Juifs, exprimés dans les divers rapports, entre 1940 et 1943 :
- ils sont responsables de la guerre et de la défaite ;
- ils sont les agents des propagandes gaulliste et anglaise ;
- ils démoralisent les populations par les rumeurs qu’ils colportent ;
- ils occupent indûment des logements ;
- ils accaparent les denrées alimentaires avec le marché noir ;
- ils tarissent les sources d’approvisionnement ;
- les camps d’internement nuisent au ravitaillement général ;
- ils corrompent les paysans ;
- ils sont responsables de la hausse des prix ;
- ils mènent grand train et ripaillent ;
- ils sont oisifs ;
- ils courtisent les femmes ;
- ils sont inaptes au travail de la terre ;
- ils parlent yiddish ;
- ils ne s’intègrent pas ;
- ils ne partent pas au STO.

Les solutions préconisées
Les rapports sont unanimes : il faut prendre des mesures urgentes, mais quelles mesures et pourquoi prendre des mesures urgentes ? À la fois pour garantir l’ordre public et donner satisfaction aux habitants des départements de la région de Limoges qui ne supporteraient plus les conséquences de la présence des réfugiés. Les difficultés de ravitaillement étant ce qu’elles étaient, il semblerait que l’ensemble des mesures préconisées visaient principalement à établir un contrôle des plus absolus sur les populations réfugiées afin de mettre fin à tout ce qui était susceptible d’accélérer la pénurie. Il était donc demandé :
- l’expulsion de la zone libre des réfugiés israélites ;
- le renforcement de la surveillance de la ligne de démarcation ;
- l’assignation à résidence ;
- le travail forcé ;
- le regroupement des réfugiés israélites, alors qu’ils étaient dispersés ;
- que le gouvernement prenne des mesures urgentes pour mettre fin à cette situation.
Ces plaintes furent enregistrées dès le mois de septembre 1940 et ne cessèrent de s’amplifier pour atteindre un sommet au printemps et dans l’été de l’année 1942 ; les départements, l’Indre particulièrement, les plus proches de la ligne de démarcation comptaient parmi ceux dont les récriminations étaient les plus vives. Aussi est-on vraiment certain que Laval aurait agi comme il a agi si les rapports qui parvenaient à Vichy n’avaient pressé le gouvernement de prendre des mesures exemplaires à l’égard des réfugiés israélites. Nous écrivons bien à l’égard des réfugiés israélites, car ce sont eux d’abord qui étaient visés, et non « le Juif », à l’exception, assurément, des fulminations des thuriféraires de la Révolution nationale, antisémites maladifs. Un régime autoritaire a-t-il le souci de son opinion publique ? Dans le cas précis qui nous intéresse, nous avons la faiblesse de penser que oui ; justement, à partir du moment où il sera fait allusion, dans les rapports, à un malaise dans l’opinion suite aux rafles des israélites, l’attitude du gouvernement de Vichy aura tendance à évoluer. En admettant, effectivement, que ces rapports aient exercé une relative influence, cela laisserait supposer que ces derniers rapportaient des faits avérés ; là, nous atteignons un point crucial déjà évoqué plus haut : quelle confiance accorder à ces rapports. Peut-on imaginer un vaste complot de l’administration française pour laisser accroire que tous les israélites étaient des « indésirables », des « nuisibles » ; vrillés par l’antisémitisme, tous ces fonctionnaires se débondèrent et n’auraient pas hésité à torpiller la vérité. Du préfet au simple gendarme enquêtant dans le village le plus reculé du Limousin, tous auraient suivi des chefs mystérieux leur intimant l’ordre de noircir de faux rapports. Ainsi, sous prétexte que la hiérarchie avait demandé d’enquêter sur les agissements des réfugiés israélites, les fonctionnaires de police, les gendarmes, servant dans le rang, auraient été bien au-delà des exigences de leurs chefs, s’assurant par là-même les bienveillances de ces supérieurs puisqu’ils les confortaient dans leurs préjugés. Un tel raisonnement est difficilement acceptable et ne semble pas résister au recoupement de toutes les sources documentaires. Doit-on pour autant affirmer que ces documents disent le vrai et en conclure que tous les Français étaient antisémites, racistes, xénophobes ? Si le marché noir fut bien une réalité, doit-on écouter tous ces rapports et rendre seuls responsables des divers trafics les réfugiés israélites ?
Bien sûr que non, toute généralisation est abusive ; en aucun cas, la lecture exhaustive des rapports de police, de gendarmerie, des préfets n’autorise à quantifier précisément la réaction des populations à l’égard des réfugiés israélites. En d’autres termes, il est impossible de dire, à partir de ces rapports, par exemple que 28,9 % des habitants de la Creuse seraient favorables à la reconduite des réfugiés dans la zone occupée. Dans tous les rapports consultés, nous n’avons jamais rencontré un raisonnement de type mathématique, apparenté au calcul des probabilités ou relevant de la théorie des sondages. Certes, les premiers instituts d’étude de l’opinion ne furent créés en France qu’à partir de 1938 ; ces méthodes s’appuyant sur les découvertes des mathématiciens probabilistes n’étaient guère répandues parmi les fonctionnaires chargés de la collecte de l’information concernant l’état de l’opinion, donc il est difficile de les blâmer de ne pas pratiquer l’évaluation de l’opinion publique avec rigueur, ce qui est banal aujourd’hui. Néanmoins, il faut reconnaître que les inspecteurs du service des écoutes téléphoniques et du contrôle postal, souvent, faisaient état de données chiffrées, mais cela restait très vague, et ne permettait aucunement une approche de type probabiliste. Alors, si ces rapports ne reposaient sur aucune méthode scientifique, n’est-ce pas la preuve qu’ils sont inutilisables ? Mais dans ce cas, il serait vain de vouloir étudier l’opinion publique tant que l’historien n’a pas à sa disposition des sondages scientifiques, déjà que ces derniers sont fortement suspectés de partialité ; l’opinion publique, dès lors, n’est plus un objet historique, l’historicité de cette dernière étant nulle pour cause de non objectivation. Tout cela est en partie exact, mais on imagine fort bien le danger d’une telle approche : toutes les interprétations deviennent possibles. Pour sortir de cette impasse logique, il faut adopter une attitude très pragmatique, en sachant définitivement que toute approche scientifique est impossible. Autant que faire se peut, on tentera de reconstituer les modalités de l’enquête, de cerner qui pouvaient être les gens qui étaient interrogés, ceux dont le courrier était intercepté, ceux dont on écoutait les conversations téléphoniques, se demander s’ils étaient représentatifs ; il faudra affecter des coefficients de pondération à chaque catégorie sociale, en partant des enquêtes de la statistique générale d’avant la guerre pour déterminer si cela est possible leur poids respectif dans le corps social ; quand ce sera possible, on tentera par interpolation de reconstituer des séries ; alors, comme le réussissent si bien les archéologues et les paléontologues, nous pourrons faire parler ces fossiles que sont tous ces rapports.
C’est un gros travail, mais c’est la seule façon de tenter de voir clair. D’aucuns s’offusqueront d’une approche aussi clinique, pour étudier un des pires drames de l’histoire de France.
Reste une autre question très importante : ces rapports faisaient-ils allusion à l’aide que la population locale aurait pu apporter aux réfugiés israélites. Il est évident que les personnes qui prenaient des risques en aidant des réfugiés clandestins n’allaient pas le clamer urbi et orbi, la plus totale discrétion étant de rigueur. Même si cela était relativement rare, néanmoins, quelques rapports signalaient le comportement généreux de certains, mais à partir de ces documents, il est également impossible de donner plus de précisions. Une impression assez troublante se dégage même, parfois avec insistance ; en effet, il serait tentant d’écrire que nous avions deux camps s’opposant : d’un côté les antisémites haineux, de l’autre des Français pétris d’humanisme, à l’écoute des souffrances de l’étranger. Pourtant, sournoisement s’instille en nous l’idée que ces deux Français ne formeraient qu’un seul personnage. Souvent revenait sous la plume des rédacteurs des rapports le constat suivant, laissant perplexe, du reste, l’auteur du rapport : on demandait aux autorités d’évacuer ces réfugiés, mais on ne voulait pas les voir souffrir, c’est ainsi que l’on ne souhaitait pas que les enfants fussent séparés de leur mère, il était scandaleux de démembrer ainsi les familles. C’est là que réside toute la complexité de cette histoire ; le même individu pouvait être odieux et saint à la fois, passer alternativement d’une attitude de compassion à une attitude de xénophobie forcenée. Dire au détour d’une conversation au café du commerce que l’on exècre les juifs et le soir même venir en aide à toute une famille de réfugiés israélites, vivant dans le plus extrême dénuement, en leur offrant quelques nourritures et même les héberger pour les soustraire à la fureur milicienne et gestapiste. Deux exemples :
Le sous-préfet, Dutilleul-Francœur, de Saint-Amand (Cher non occupé, dépendant de la préfecture régionale de Limoges, arch. départ. de la Haute-Vienne 185 W 1/59), dans son rapport du 2 juin au 2 août 1942, notait :
« Le problème juif continue à préoccuper l’opinion. L’annonce de l’obligation faite aux israélites de la zone occupée de porter une étoile jaune avait causé une certaine indignation, de même que la nouvelle récente de l’arrestation par les autorités allemandes de nombreux juifs étrangers dans des conditions dépeintes comme spécialement inhumaines. L’afflux en zone libre de juifs ayant franchi clandestinement la ligne de démarcation, les rafles de produits fermiers et maraîchers, opérées par eux, dans les campagnes, leur attitude souvent insolente, provoquent maintenant une réaction inverse et une solution définitive du problème juif en zone libre est unanimement souhaité. »
Le 1er mars 1943, le lieutenant-colonel Chambon, commandant la 9e Légion-bis de Gendarmerie, dans son rapport sur la situation générale au cours du mois de février 1943, pour la Vienne non occupée, le Cher non occupé, l’Indre-et-Loire non occupé, le Loir-et-Cher non occupé, l’Indre non occupé, écrivait au préfet régional de Limoges au sujet des rafles des 23, 24 et 27 février :
« Ces arrestations ont provoqué une certaine émotion parmi la population qui est antisémite à condition qu’on ne touche pas aux juifs. Le fait que les opérations ont été faites de nuit a été sévèrement jugé. »

Réalité de la présence israélite dans les départements de la Région de Limoges
Est-il au moins possible de reconstituer ce que fut la réalité de la présence des réfugiés ? Oui, en partie, tout en restant très prudent. Normalement, il était demandé aux maires de fournir régulièrement des renseignements aux services compétents des préfectures pour tenir à jour une liste des réfugiés, israélites ou non. En pratique, ce travail était loin d’être assuré avec célérité, et les autorités de Vichy ne se privaient pas de se plaindre des insuffisances. À partir des documents archivés (Archives Départementales de la Haute-Vienne 185 W 4/5), nous avons établi des cartes et diagrammes qui montrent au lecteur que l’un des aspects, loin d’être négligeable, de la réalité était justement la dispersion des réfugiés israélites à travers l’étendue de l’espace départemental, alors que ces réfugiés étaient en fait très minoritaires. Aussi est-il aisé de comprendre pourquoi certains préfets recommandaient le regroupement des familles de réfugiés afin d’éviter le ressentiment et l’hostilité des populations indigènes de la région de Limoges. Voilà un exemple de recoupement des sources qui tend à montrer que ces rapports contiennent des indications que l’on peut vérifier et relativiser et donc ramener à leur juste proportion.
Nous avons un exemple révélateur (Arch. départ. de la Haute-Vienne 185 W 1/93) à propos de la question du regroupement ou non des réfugiés israélites ; il s’agit d’un extrait du procès-verbal rendant compte de la réunion mensuelle des préfets et sous-préfets de la Région de Limoges, en date du 15 décembre 1941 :
« Application de la circulaire relative aux mesures de groupement à prendre à l’égard de Français et d’étrangers
Je crois que nous allons appliquer pour la Creuse, à Evaux-les-Bains, par exemple, la mesure de groupement. Pour la Haute-Vienne j’ai prévu un certain nombre de localités, dans l’Indre, qu’est-ce que vous avez ?
Préfet Indre
J’ai cherché, mais n’ai rien trouvé.
Préfet Régional
En Creuse, j’ai Evaux, en Corrèze, j’ai Uzerche.
Préfet Corrèze
Pour Uzerche, c’est dommage, j’ai proposé une autre solution : qu’on réquisitionne le Château du Doux, qui pourrait contenir une centaine de personnes.
Préfet Dordogne
Serait-il possible de savoir combien vous avez d’Israélites dans votre département ?
Préfet régional
Dans la Haute-vienne, 4700 environ.
Sous-Préfet de Saint-Amand
J’ai des réactions contre les Israélites et c’est le premier incident de ce genre. J’ai été obligé de diriger les familles israélites sur des centres d’hébergement. Quel que soit le prix qu’ils offrent de payer, on ne veut plus rien leur vendre. J’ai dû les faire partir dans les 24 heures, parce qu’ils allaient mourir de faim. Les gens ne peuvent pas admettre non plus qu’on donne l’allocation aux juifs. On m’avait dit que vous aviez pris un arrêté dans la Haute-Vienne.
Préfet Régional
Je n’ai pris aucun arrêté. Je retiens de vos suggestions que vous n’êtes pas partisans de l’éparpillement ; moi j’en suis partisan. »

Encore quelques questions
Il est communément admis dans l’historiographie actuelle que les rafles du mois d’août 1942 provoquèrent une vive réaction de l’opinion publique, protestation initiée par les membres du clergé, dont Monseigneur Rastouil et le pasteur Chaudier pour la région de Limoges. Il est donc admis que les Français, horrifiés par l’ampleur des rafles, désapprouvèrent les actes de Laval et du gouvernement commis à l’égard des réfugiés israélites, empêchant que Vichy n’allât encore plus loin dans cette politique de compromission avec les nazis. Certains pensent que le vieil esprit républicain explique cette attitude du peuple français, d’autres évoquent l’humanisme chrétien ; bref, les Français, immunisés, n’auraient pas succombé à l'infamie.
Il est incontestable que les rapports, tant des préfets que ceux des autres services — gendarmerie, police, etc. — soulignaient à l’envi les vives récriminations des habitants de la région de Limoges à propos des rafles du mois d’août 1942, tout en notant que, cependant, certains avaient approuvé ces mesures brutales. Logiquement, les plaintes à l’égard des réfugiés israélites auraient dû prendre fin. Force est de constater que ce n’est pas le cas. Tout d’abord, et c’est consternant, mais c’est ainsi, des individus manifestèrent leur mécontentement quand ils virent, après les rafles d’août 1942, revenir des centres de triage de pauvres gens qui avaient fort heureusement échappé à la déportation. Certes, impossible de dire s’il s’agissait d’une toute petite minorité. Tout le long de l’année 1943, on peut encore noter, dans les rapports, des allusions identiques à celles des années 1940, 1941 et 1942 à propos du marché noir, plus cette fois quelque chose de nouveau : le STO et les réquisitions de main-d’œuvre auxquels échapperaient les réfugiés israélites.
Ainsi à la limite de l’Indre et de la Creuse, dans la région d’Éguzon, le lieutenant-colonel Chambon, commandant la 9e Légion-bis de Gendarmerie, dans son rapport du 1er décembre 1942, enregistrait que « la population s’étonn[ait] de voir de jeunes israélites désœuvrés et non touchés par la réquisition de la main-d’œuvre ».
Le procès-verbal des réunions mensuelles des préfets de la Région de Limoges illustre aussi cette situation (Arch. départ. Hte-Vienne 185 W 1/93) :
« Procès verbal de la Réunion des préfets de la Région de Limoges tenue à Limoges le 20 août 1943
Dans les milieux ouvriers, on ne comprend pas que les juifs continuent à battre la campagne, à faire du marché noir, tandis que les Français partent travailler en Allemagne.
Le Gouvernement, avec certaine apparence de raison, semble-t-il, a proposé de les envoyer travailler en zone sud, où les allemands demandent un contingent de 11.000 travailleurs pour l’Organisation TODT dans la région de Marseille.
Les Allemands ont donné l’assurance formelle qu’ils ne quitteraient pas la France. […]
La Région devait fournir 1000 travailleurs pris en dehors des classes S.T.O. pour l’organisation TODT. Il en est parti 224. Il en reste 760 à fournir. Pour éviter une désorganisation totale du commerce, le reliquat sera fourni par des juifs. Les Israélites français, âgés de 20 à 30 ans, vont passer une visite médicale. Mais il est à prévoir que, seuls, les inaptes se présenteront, tandis que les autres tenteront de s’esquiver.
En ce qui concerne les Israélites étrangers, on prendra tous ceux qui ne sont pas incorporés, de 18 à 50 ans. Tous ceux qui seront reconnus aptes seront immédiatement incorporés. »
Le service du travail obligatoire ne soulevait guère l’enthousiasme, et le mot est faible, comment s’étonner alors si les préfets étaient désemparés pour répondre aux exigences de Vichy ; les jeunes Français faisant défection, il était tentant de se rabattre sur les réfugiés, car, ainsi, on donnait satisfaction doublement à une partie de l’opinion : on évitait un trop fort prélèvement de jeunes de la région, et on chassait ceux qui étaient toujours considérés par quelques-uns comme des indésirables, tout en donnant satisfaction aux autorités supérieures. Alors pour inciter Vichy à agir dans ce sens, pourquoi ne pas forcer le trait, donc exagérer les protestations qui ne devaient certes pas manquer, mais qu’il est impossible d’évaluer au regard de la documentation existante. Six semaines plus tard, le 2 octobre 1943, précisément, les préfets de la région de Limoges se réunissaient de nouveau et étudiaient la question du STO ; étaient présent en plus des préfets de la région, Monsieur l’Inspecteur Général Tardieu ; M. Trojani, directeur régional du S.T.O. ; M. l’Intendant Espinassous, directeur régional du Ravitaillement général ; M. Janicaud, directeur régional du contrôle économique ; M. Chateaureynaud, chargé de mission. En raison de la troisième « tranche Sauckel » de 40.000 travailleurs, la région de Limoges devait fournir 3.000 travailleurs, le directeur régional du S.T.O. précisa qu’il serait difficile de réaliser le contingent demandé. Le recensement dans les départements était jugé comme « catastrophique » ; la circulaire du mois d’août ne fixait pas de date limite, « or, un mois s’était écoulé et aucun renseignement n’était, pour ainsi dire, parvenu : 79 listes pour le Cher, 120 listes pour la Corrèze, 13 pour la Dordogne, 114 pour la Haute-Vienne. La Creuse et l’Indre n’ont fourni aucun renseignement ». Il y aurait eu pour la région « 3.060 défaillants » d’après les chiffres fournis par le C.G.I.M.O., le directeur du S.T.O. dit qu’il faudrait procéder à une vérification des listes.
Pour ce qui était du problème des « Juifs, cette question est assez ennuyeuse pour le Gouvernement. L’expérience de la région de Limoges a été décevante. Il y a eu 14 départs sur 300 convocations. Une centaine d’individus se sont bien présentés, mais la plupart ont été reconnus inaptes.
« M. le Directeur du S.T.O. précise que les convocations ne doivent plus être envoyées par la poste mais remises par les soins de la gendarmerie qui exigera la signature d’un récépissé par l’intéressé.
« M. le préfet régional pense qu’il doit être possible de retrouver ces défaillants, car il n’y a qu’un très petit nombre qui cherche èà s’enfuir dans le maquis.
« Juifs français
« Précédemment, les juifs français — Alsaciens-Lorrains ou agriculteurs — étaient exempts de départ. Ils ont été mis en sursis. Pour la région de Limoges, il y en a au moins trois cents. D’après les derniers extraits, il n’y a plus de dispense, la qualité de juifs Asalciens-Lorrains ou agriculteurs n’exempte pas du départ.
« La Dordogne a beaucoup de juifs appartenant aux deux catégories indiquées.
M. le Directeur du S.T.O. indique que les départements qui ont été chargés de faire travailler ces juifs ont reçu des instructions particulières pour leur encadrement. Ceux de la région seront envoyés à Bordeaux.
« Juifs étrangers :
Le Commandant Garnier, chef du groupement de T.E., se montre exagérément pessimiste quant au nombre de juifs qui peuvent être soumis aux obligations du S.T.O. Il en existe, paraît-il, 620 “encadrés” pour la Région, entre 18 et 50 ans qui peuvent donc être affectés à l’O.T., compte tenu de leur aptitude physique. »
Mais il ne faudrait pas oublier les réfugiés espagnols ; nous avons là mise en place la même mécanique administrative infernale que celle opérée pour les réfugiés israélites. Il ne fleurait aucun propos de type raciste dans les interventions de ces hauts fonctionnaires, peut-être une connotation xénophobe et encore ; plus justement, ces paroles font penser à un discours de type prophylactique, comme si ces représentants de l’État français avaient à faire face à une maladie cryptogamique ; peu importait le destin de ces hommes, nul ne se souciait de leur sort futur, et pourtant… Écoutons ces préfets, et autres sous-préfets :
« Espagnols
« M. le Préfet régional estime qu’il a reçu l’ordre de les ramasser pour les faire partir de la région.
« En Creuse, il en existe un nombre assez impressionnant ; en Dordogne, il y a des ouvriers agricoles ; dans l’Indre également.
« Le Secrétaire général à la Police est partisan du ramassage de tous les Espagnols rentrés en France en 1936. Dans la Région il y a environ 1.000 Espagnols. Il faudrait trouver, pour les remplacer, de la main d’œuvre complémentaire.
« M l’Inspecteur général Tardieu estime que, pour l’agriculture, on ne trouvera l’équivalent ni en quantité ni en qualité.
« M. le préfet régional est persuadé que des Espagnols travaillant dans les barrages de la Corrèze sont, la nuit, dans le maquis. Donc, il faudrait que l’on opère rapidement et inopinément.
« M. le préfet de l’Indre propose de faire procéder à une enquête de façon à faire un tri. M. le sous-préfet de Saint-Amand estime souhaitable de ne pas interner ceux qui étaient en France avant 1938-1939. M. l’Intendant de Police pense que l’opération sera extrêmement difficile, il faudra la faire partout à la même heure et le même jour, faute de quoi ces gens prendront le maquis. Parmi les 3.829 étrangers incorporés, il y a environ 1000 espagnols.
« M. l’Intendant de police signale les difficultés existant au point de vue matériel, essence, etc., [pour organiser une telle opération]. Les négociations à ce sujet avec les Allemands ont échoué. La question ne peut guère se traiter sans ordre gouvernemental.
« M. le préfet régional va demander au gouvernement d’entrer en conversation avec les Allemands, en leur faisant ressortir que si nous plaçons les Espagnols chez Todt, nous les mettons en réalité dans le maquis, parce qu’ils partiront à brève échéance ; au point de vue camps nous n’avons rien.
« Nexon pourrait peut-être en prendre 200 au maximum.
« En attendant, on pourrait procéder à une épuration ; dans tous les départements on a repéré quelques indésirables. Les Espagnols de la Région du Puy-de-Dôme devant être également ramassés, cela porte à 3.200 le chiffre total. »
Dans le projet de compte rendu qui sert donc de brouillon, nous avons la statistique suivante intéressant le STO :
« Pour la région de Limoges, le déficit à combler est de 4247, qui se décomposent comme suit, à la date de ce jour [2 octobre 1943 ?], compte tenu du départ d’hier :
Cher : 393 ; Corrèze : 1178 ; Creuse : 773 ; Dordogne : 1020 ; Indre : 352 ; Haute-Vienne : 531. »
Au sujet de la lutte contre les forces de la Résistance et des relations avec les Allemands, les préfets de la Région ajoutaient que « en ce qui concerne les demandes faites à la Police française par les Allemands de leur livrer certains individus, il est précisé qu’il est formellement interdit de livrer qui que ce soit, sauf les individus qui auraient commis un crime contre un ressortissant allemand. Cette interdiction s’applique aux juifs français, qui doivent être traités comme des Français tout court. »
Cette dernière phrase est à la fois révélatrice et peut être source de confusion. Sont-ce là des paroles qui pourraient rédimer cette haute administration ? Non, hurleront ceux qui n’admettront jamais que la haute fonction publique française pût se déshonorer en faisant de tels choix ; en revanche, d’autres personnes reconnaissent que de telles décisions avaient permis à des milliers de Français de confession israélite d’échapper à un sort des plus funestes. Comment trancher dans un tel débat, qui, par lui-même, est déjà totalement indécent ; mais quand bien même, en admettant qu’aucune question ne soit tabou pour l’histoire, nous préférons laisser seuls juges les survivants de ce drame épouvantable.

Nous citerons néanmoins un dernier témoin à la barre. Il s’agit du commissaire de la République de la région de Limoges qui, le 3 février 1945, adressait un rapport au ministre de l’Intérieur sur la situation religieuse et l’attitude du clergé dans la région depuis 1940 (arch. départ. de la Haute-Vienne 185 W 1/223). Un tel document nous semble stupéfiant à l’heure d’aujourd’hui ; certains le trouveront même scandaleux ; pour nous, il nous paraît au contraire très révélateur de toutes les ambiguïtés de la société française de cette époque. Nous avons là en résumé tout ce que nous avons tenté, plus ou moins maladroitement, d’expliquer.
Il montre surtout que l’on confond trop facilement racisme et xénophobie, ou tout simplement refus de l’étranger, a fortiori quand ce dernier est éloigné des traits culturels dominants des natifs d’une région. « Limoges, le 3 février 1945
Commissariat Régional de Limoges
LF.YB confidentiel
N° 1015 R Cab.
Le Commissaire de la République de la Région de Limoges à Monsieur le Ministre de l’Intérieur (Cabinet du Ministre)
J’ai l’honneur de vous adresser ci-joint le rapport demandé par votre circulaire n° 147 ASC/I du 4 décembre 1944 sur la situation religieuse et l’attitude du clergé dans ma région depuis juin 1940.
rapport
I. Considérations générales sur l’importance et le comportement des différentes religions dans ma région
[Mgr Rastouil domine, mais on note qu’] Un noyau protestant, composé surtout de familles industrielles, groupait à Limoges environ un millier de personnes autour de leur pasteur, M. Chaudier, l’actuel Président du C.D.L. de la Haute-Vienne. Leur nombre avait été grossi en Haute-Vienne (comme en Dordogne) par l’arrivée, en 1939, des réfugiés d’Alsace-Lorraine. Il y a encore quelques communautés ou îlots protestants - moins importants - à St-Yrieix, Villefavard et Thiat en Haute-Vienne, à Périgueux et à Bergerac et dans les vallées de la Dordogne ; à Brive, à Guéret et à Châteauroux.
Les Juifs groupaient, dans les villes, des contingents variables, mais forts, et tendaient en général à absorber les activités commerciales. En Dordogne, surtout, lors du repli des départements frontaliers, les israélites étaient arrivés en masse et leur nombre avait accru leur activité en marquant davantage leur caractère spécifique. […]
À l’intérieur de leur communauté, rigoureusement imperméables aux profanes, les Juifs conservaient leurs traits ethniques propres et l’esprit commercial inné qui les caractérise. Si aucune opposition raciale ne se manifestait contre eux, la population ne voyait pas cependant sans émotion s’étendre leurs activités professionnelles, et la concurrence juive n’allait pas sans créer un malaise dans la population des villes. […]
II. Attitude des clergés à l’égard des autorités civiles et militaires d’occupation
En ce domaine, l’opposition est unanime. Une soudure parfaite s’est réalisée entre catholiques, juifs et protestants. Jamais les différentes organisations religieuses n’ont admis l’autorité civile et militaire de l’occupant, tenu compte de son existence, approuvé ses méthodes, obéi à ses mots d’ordre.
On ne peut guère citer qu’un contact, imposé par une obligation de courtoisie, celui d’un évêque rendant visite à un général allemand qui s’était présenté à lui, à son arrivée dans un chef-lieu.
Les premiers, puisqu’ils furent les premiers à souffrir du régime que l’ennemi tentait d’imposer à notre pays, les Juifs furent les adversaires les plus acharnés des procédés allemands. Leur opposition se montra, d’ailleurs, plus intellectuelle qu’extérieure. Traqués par l’occupant et la Milice, dont l’action fut particulièrement importante et nocive dans cette région, ils trouvèrent l’appui général et spontané de la masse, quelle que fût son opinion religieuse. Les représentants des deux autres confessions furent d’ailleurs, dès les premières lois d’exception de Vichy, leurs défenseurs énergiques et écoutés.
L’attitude des clergés s’est marquée, dans la pratique et très nettement, par l’abstention pure et simple aux cérémonies auxquelles participaient les autorités militaires allemandes. […]
IV. Attitude à l’égard de la Résistance Française extérieure (France combattante) ou intérieure
[Le haut clergé était plus pour Giraud que pour de Gaulle, le bas-clergé proche de la Résistance des maquis ; plus une adhésion de l’esprit qu’une participation active.]
En ce qui concerne le clergé israélite, il a été immédiatement pour le gouvernement du Général de Gaulle. Favorable à la résistance intérieure, il n’y a pas pris une part importante. Les Juifs sont surtout restés des opposants absolus de principe. […]
VI. Attitude de la population à l’égard des divers clergés
[Le commissaire de la République signale au ministre qu’à l’heure d’aujourd’hui] on ne trouve personne qui n’ait pas sauvé son juif. [Éloge de Mgr Rastouil dont on rappelle son attitude à l’égard des juifs et des communistes : “les persécutés de Vichy”, on rappelle sa popularité y compris dans la classe ouvrière, même appréciation pour le pasteur Chaudier, mais le commissaire de la République souligne que ce n’est pas pour autant que la population prendra le chemin des églises et des temples, que la lutte anticléricale peut même reprendre à la faveur des élections.] »

CHRONOLOGIE DE L’IRRÉPARABLE (9)
6 février 1941, les juifs étrangers réfugiés à La Châtre (Indre) envoyés au camp d’Agde (Hérault).
16 juin 1942
Rencontre Oberg, Knochen et Bousquet au cours de laquelle selon les Allemands Bousquet s’engage pour la livraison de 10.000 Juifs apatrides de la zone libre.
Rapport rédigé par Röthke (28 ans en 1942, nouvel adjoint de Dannecker (32 ans, Chef du service des affaires juives de la Gestapo), signé par Knochen (32 ans, responsable de la police politique nazie, la SIPO-SD) et adressé à Berlin au sujet de l’étoile jaune :
« De larges milieux de la population ont fait preuve de peu ou d’aucune compréhension du tout pour le signe distinctif. Les “pauvres Juifs”, en particulier les enfants juifs, ne cessent d’être plaints. On continue à ne pas voir dans la Question juive un problème crucial, mais une question religieuse… des instituteurs français ont ordonné aux élèves non-juifs d’avoir des égards pour leurs condisciples juifs. »
26 juin 1942
D’après les comptes rendus du Conseil des ministres, qui ont été examinés de près d’abord par Raymond Tournoux et ensuite par d’autres historiens, il s’agit des archives appelées « Les malles du Maréchal ».
« Laval continue l’ordre du jour :
Le chef du gouvernement en arrive enfin à une question fort délicate : la question juive. Celle-ci a été résolue, on le sait en Allemagne, d’une manière extrêmement sévère. L’opinion française accepterait difficilement que des mesures identiques soient prises en France où cette question n’a jamais présenté la même acuité.
Le gouvernement français, auquel les autorités allemandes demandent de renforcer les mesures de contraintes à l’égard des juifs, doit agir en cette matière avec la plus grande prudence. Le chef du gouvernement indique qu’il a décidé de procéder, avant toute mesure d’exécution dont il rendra compte préalablement au Maréchal, à un recensement des juifs, de façon à discriminer les juifs français des juifs étrangers. »
Il est précisé sous forme de notes ajoutées que Bousquet a rendu visite à Laval ce matin du 26 juin 1942, ce dernier déclare qu’il n’a jamais donné un quelconque accord quant aux 10.000 juifs de la zone libre, ajoutant que pour la région parisienne il donnerait aux Allemands une réponse négative.
1er juillet 1942
Eichmann à Paris rédige un rapport accompagné de deux documents, dans le premier :
« L’attitude hésitante et souvent hostile des représentants du gouvernement français et des autorités à l’égard de la solution des problèmes juifs ; pour cette raison, il sera nécessaire d’agir sans compromis et suivant notre propre initiative. »
D’après un agent bien informé des Allemands, courent des bruits alarmistes à Vichy concernant l’arrestation massive de juifs dans les deux zones, on parle de 20.000 en zone occupée et de 10.000 en zone libre avec déportation d’un certain nombre d’entre eux. Laval se refuserait cependant, selon cet agent : « à charger la police française de ces arrestations » en raison « des répercussions publiques extrêmement fâcheuses qu’entraîneraient en France de telles rafles massives ».
2 juillet 1942
Bousquet rencontre Oberg (chef supérieur des S.S. et de la police), Knochen, Lischka (lieutenant-colonel, suppléant de Knochen et Hagen (28 ans, nommé chef du département VI de la Sipo-S.D. spécialisé dans la recherche et l’exploitation des renseignements sur l’activité du gouvernement français et des partis politiques), qui rédige le compte-rendu de cette rencontre décisive.
Bousquet :
« À la suite d’une intervention du Maréchal, Laval a proposé que ce ne soit pas la police française qui procède aux arrestations en zone occupée. C’est, au contraire, aux forces d’occupation qu’il voudrait laisser ce soin. Pour le territoire non occupé, Laval a proposé, en raison de l’intervention du Maréchal d’arrêter et de transférer pour le moment seulement les Juifs de nationalité étrangère. »
Bousquet « se déclare prêt à faire arrêter sur l’ensemble du territoire français, et au cours d’une action unifiée le nombre de juifs ressortissants étrangers que nous voudrons ».
3 juillet 1942
Conseil des ministres au pavillon Sévigné à Vichy :
« Le président Laval fait le point de la question juive […]. Il a donné des ordres pour procéder à une recensement des juifs en zone non occupée, de façon à pouvoir distinguer le moment venu, les juifs français et les juifs étrangers. Des mesures particulières pourraient être envisagées à l’égard des juifs qui sont arrivés en France depuis septembre 1939.
Le Maréchal estime que cette distinction est juste et sera comprise par l’opinion. »
Notes manuscrites de Laval :
« Juifs. Difficultés avec les Allemands. […] Il faut distinguer entre juifs français et déchets expédiés par les Allemands eux-mêmes. L’intention du gouvernement allemand serait de faire un Etat juif à l’est de l’Europe. Je ne serais pas déshonoré si j’expédiais, un jour, vers cet Etat juif les innombrables juifs étrangers qui sont en France. »
10 juillet 1942
« Dans une intention d’humanité, le chef du gouvernement a obtenu — contrairement aux premières propositions allemandes — que les enfants, y compris ceux de moins de seize ans, soient autorisés à accompagner leurs parents.
Le général Oberg demande que leur soient rendus les juifs apatrides de zone occupée et de zone libre. Ils ne voulaient pas prendre les enfants en dessous de seize ans. Ils les acceptent maintenant. Pour les autres juifs — ceux qui sont rentrés depuis septembre 1939 — aucun inconvénient à les renvoyer aux Allemands [50.000, dit Pierre Laval, mais pas de chiffres certains].
Pierre Laval a dit à Tuck [chargé d’affaires de l’ambassades des Etats-Unis à Vichy] : « Voulez-vous reprendre les juifs étrangers ?” Tuck a répondu : “Nous avons cinq millions de juifs. C’est suffisant. »
Plus rien dans les comptes rendus du conseil des ministres, à part deux petites mentions parmi les notes manuscrites au crayon :
« 31 juillet [à propos de l’exposé de Pierre Laval[ : Juifs. Problème des enfants est réglé. Les enfants seront conduits du 8 au 12 août à leurs familles. »
« 28 août 1942. Juifs. Pierre Laval. 4500 sont partis. 7500 ont été collectés dans les camps. »
Les historiens américains Marrus et Paxton (10) font référence à une rencontre entre Laval et un groupe de Quakers américains du comité de Nîmes, ceux-ci eurent un entretien avec le représentant des Etats-unis à Vichy qui câbla leur compte-rendu à Washington le soir même :
« Laval n’a fait aucune mention d’une quelconque pression allemande mais a déclaré carrément que ces juifs étrangers avaient toujours constitué un problème pour la France et que le gouvernement français était heureux qu’un changement d’attitude des Allemands à leur endroit ait donné à la France l’occasion de s’en débarrasser. » Laval reproche aux Etats-Unis de ne pas avoir accueilli ces juifs.

BILAN DES RAFLES ET RAPPORT DES PRÉFETS
Deux préfets seulement de la zone non occupée firent état, dans leur rapport, d’une satisfaction générale de leur département à la vue du départ des juifs : le Gers et l’Indre. Cinq autres départements (l’Ariège, l’Aude, l’Isère, la Lozère et la Saône-et-Loire) avaient, selon les rapports, réagi de façon mitigée. Les déportations indignèrent l’opinion dans les centres urbains où les témoins oculaires du chargement des trains et de la séparation des familles avaient été nombreux.
CONSÉQUENCE DES RAFLES (11)
Bilan rafles mois d’août 1942
6e convoi de zone libre arrivé à Drancy le 29 août
446 personnes en provenance de la région de Limoges, il semblerait que les 475 arrêtés en Indre-et-Loire (ligne de démarcation) aient été transférés au camps de Monts près de Tours (mais en zone occupée). Cela reste à vérifier.
convoi n°26 31 août 1942 destination Auschwitz :
dont
Creuse 23
Corrèze 57
Dordogne 110
Hte-Vienne 82
Indre 35
convoi n°26 2 septembre 1942 destination Auschwitz :
dont
Creuse 3
Corrèze 2
Dordogne 27
Hte-Vienne 13
Indre 2

Conclusion
Arno Klarsfeld, lors du procès de Maurice Papon, le 22 octobre 1997, et de la déposition de Maurice Druon, s’adressant à ce dernier, s’écrie :
« Ce procès n’est pas tant un procès pour hier qu’un procès pour demain. Ne pas condamner ce que fut Maurice Papon signifierait que l’administration française pourrait en toute impunité réitérer le même crime demain. »
Arno Klarsfeld, dans son livre (12), La Cour, les Nains et le Bouffon, qui rend compte du procès de Maurice Papon, a écrit une phrase (p. 26) relativement ambiguë :
« Le compromis de Maurice Papon aura été celui de tous les préfets de Vichy agissant sur instructions d’un gouvernement qui avait, sinon la légitimité, du moins toutes les apparences avec, en outre, l’aura d’un maréchal de France. Ils sont sans doute moins nombreux qu’on pense ceux qui, aujourd’hui, n’auraient pas à l’époque commis ce que Papon a commis . »
Toujours dans ce même ouvrage (p. 102), le jeune avocat confie qu’avant « l’audience, des lycéens venaient [lui] parler. [Il] leur disait en quoi le procès était important, pour hier, mais surtout pour demain, afin de déterminer l’administration de l’avenir. » Et dans sa plaidoirie, Arno Klarsfeld clame qu’il « indispensable » (p. 232) de condamner Maurice Papon, « indispensable pour demain et les futures générations pour condamner une administration prête à apporter son concours à l’ignominieux du moment qu’on est couvert [...]. »
Si nous avons bien compris, Arno Klarsfeld laisse entendre que, somme toute, encore aujourd’hui les fonctionnaires d’autorité que sont les préfets seraient susceptibles de commettre les mêmes actes que Maurice Papon en son temps ; mais il serait grotesque de demander à l’heure d’aujourd’hui à quiconque ce qu’il aurait fait du temps des années noires ; si telle n’est pas la pensée d’Arno Klarsfeld, alors peut-être s’agit-il d’une sévère condamnation de l’appareil d’État, du fait que celui-ci avait permis l’irréparable pour reprendre l’expression de Jacques Chirac, et à sa façon Arno Klarsfeld pourrait craindre que des événements aussi dramatiques puissent se reproduire. Henry Rousso, dans son essai (13), Vichy un passé qui ne passe pas, tempère ce qu’il peut y avoir d’excessif dans les propos de Maître Arno Klarsfeld, tout en reconnaissant que « la xénophobie rampante, l’obsession du fichage, le rejet de l’Autre peuvent parfaitement exister en temps de paix ; ils continuent même d’appartenir à nos traditions politiques ». Cependant, Henry Rousso ajoute « qu’une “solution finale” a besoin de circonstance exceptionnelles pour voir le jour ». Et avec le pessimisme qui sied aux historiens, il conclut en écrivant « qu’à cet égard, la valeur symbolique du souvenir du Vel’ d’Hiv’ nous est aujourd’hui en France d’un faible secours, si tant est que l’on croie aux dites leçons de l’Histoire ».
Pourtant, il est difficile de ne pas se poser la question suivante : les rafles eussent-telles été possibles sans une machine administrative aussi parfaite ? Dit autrement, le centralisme à la française et ses rouages administratifs n’étaient-ils pas au regard des Allemands la machine idéale à subvertir pour mettre en œuvre la « solution finale » en France ? Répondre à ces questions, c’est inéluctablement faire remarquer que selon qui pilote cette machine administrative si bien huilée, les dérapages et les conduites ignobles sont possibles ; bref, comme la langue d’Esope, l’administration préfectorale serait la pire et la meilleure des choses.
Justement, n’est-ce pas non plus une conséquence de Vichy si, aujourd’hui, l’administration peut apparaître comme affaiblie ? Mais c’est un autre débat. Il n’en reste pas moins que l’administration préfectorale a encore le devoir de fournir au gouvernement de la République de précieux renseignements. L’activité de monsieur le commissaire des Renseignements Généraux n’a pas disparu ; des rapports sont encore rédigés régulièrement. L’opinion publique est constamment analysée que ce soit à la veille des élections ou lorsque le gouvernement est appelée à prendre des décisions susceptibles de ne pas rencontrer l’adhésion, pour ne pas dire l’enthousiasme de nos concitoyens. Demain, dans soixante ou cent ans, pour respecter la loi concernant la communication des archives administratives aux chercheurs, les rapports des préfets deviendront des matériaux pour l’histoire. Nul ne peut présager ce que sera la France d’ici quelques années ; mais pure fiction, imaginons que de détestables affrontements déchirent la paix civile de ce pays, il est loisible de penser que les historiens chercheront dans ces rapports des réponses à leurs interrogations, pour connaître non seulement l’état de l’opinion, mais ce qui aura été la cause de ces troubles. Les rapports des préfets, ainsi que ceux des Renseignements Généraux seront des sources irremplaçables, complétant les milliers de sondages d’opinion établis par les instituts spécialisés, à la différence près que le politiquement correct et les tabous inhibants empêchent les enquêteurs de poser les questions qui dérangent, sauf sondage ultra-confidentiel. Mais le ministre de l’Intérieur a-t-il les mêmes préventions ? Nous pouvons en douter quand certaines indiscrétions transpirent dans la presse satirique du samedi, par exemple.
L’historien n’a pas de tabou et pour reprendre l’expression de Robert Frank (14) dans son article « La mémoire empoisonnée » (in La France des années noires), les historiens sont « iconoclastes, ils le sont par profession. Ils s’attaquent tant aux images pieuses qu’aux anachronismes et aux déformations. Leur but est scientifique et non idéologique ou polémique ». Pierre Vidal-Naquet prétend que l’historien « ne peut que demeurer historien, c’est-à-dire un traître face à tous les dogmes ».
Aussi serait-il intéressant de connaître l’état de l’opinion quant à la xénophobie aujourd’hui, évoquée par Henry Rousso. Justement en comparant ce qui est comparable et en évitant toute transposition malsaine et insultante, le problème des sans-papiers qui a dû agiter l’administration préfectorale est un parallèle, certes abusif, mais digne d’intérêt. Il est difficile d’imaginer que le ministère de l’Intérieur n’ait pris la peine de s’enquérir de l’état de l’opinion publique avant de prendre quelques décisions. Il suffit de se souvenir des propos tenus par les différents ministres de l’Intérieur pour comprendre que leurs affirmations prenaient appui sur la connaissance qu’il pouvait avoir de l’opinion publique en matière d’accueil des étrangers en France.
Mais inévitablement se posera la validité des rapports quant à leur utilisation scientifique ; les témoignages des contemporains resteront aussi irremplaçables. Les mêmes remarques que nous avions émises pour la période étudiée (1940-1944) referont surface ; enfin, les historiens de demain qui exploiteront ces rapports chercheront à tout savoir sur les hommes à la tête des préfectures. Car ces mêmes historiens tenteront de savoir si les rapports sont l’exact reflet de l’opinion d’un département ou si ces bulletins sont marqués par les idées personnelles de leurs auteurs.
Alors, avec une pointe d’ironie, exprimons le souhait que le corps des préfets perdure, surtout dans l’intérêt des historiens de demain qui auront besoin des précieux rapports des préfets.
Pour terminer et sans ouvrir le débat sans fin sur l’utilisation des témoignages en histoire, afin de compléter notre étude, nous laissons la parole à Monsieur Castille, ancien résistant, qui fut un acteur des événements douloureux que notre pays eût à subir, et qui, depuis de nombreuses années, accomplit un travail remarquable d’historien. C’est un voisin, Monsieur Castille vient de la Creuse, département qui comme l’Indre appartenait à la même région administrative. Rares sont ceux qui, à l’exemple de Daniel Cordier, peuvent établir une distance entre la mémoire et l’histoire, c’est cependant le cas de Monsieur Castille et de son association, et Dieu sait si ce n’est pas facile, coincés que nous sommes tous entre ce qu’il est convenu d’appeler le devoir de mémoire, l’histoire officielle, le devoir de vérité et l’histoire en devenir, sans oublier le droit à l’oubli, nécessaire pour l’unité de la nation, voir à ce sujet l’essai d’Henry Rousso, Vichy, un passé qui ne passe pas, où tout est dit.


Les préfets de la Creuse (1940-1944)
René Castille
Mon intervention n’était pas prévue au programme. Dans un premier temps, Alain Giévis avait souhaité que je complète sa communication en évoquant la Creuse. Je pensais le faire, brièvement, depuis la salle. Plus récemment, il m’a demandé d’intervenir de la tribune mais je n’ai pas eu le temps d’approfondir le sujet et je ne m’exprimerai qu’en fonction de notes.
Je ne suis pas historien de formation. Au mieux « historiant » selon la formulation de Jean-Pierre Azéma visant à désigner tout chercheur qui travaille avec les méthodes et l’éthique des historiens.
À l’origine de nos travaux, un groupe d’anciens résistants qui, la retraite venue, ont décidé en 1984 « d’établir ou rétablir la vérité » sur les faits qui se sont déroulés en Creuse entre 1940 et 1944. Parmi eux un historien : Jean Michaud, agrégé de l’Université, hélas, récemment décédé, comme la plupart de ceux qui constituaient le groupe de travail initial. Nous avions toutefois, entre temps, décidé d’accueillir des chercheurs plus jeunes, notamment des professeurs d’histoire.
Notre statut de témoins et d’acteurs nous a conduits, l’âge aidant, à traiter les sources avec prudence, à prendre l’indispensable recul qui s’impose — ou devrait s’imposer — à tout chercheur travaillant sur une période aussi complexe :
- à ne pas tout accepter au premier degré ;
- à toujours replacer les faits dans leur contexte ;
- à apprendre à « lire entre les lignes ” ;
- à considérer qu’à l’époque le mensonge était quotidien, quasi-institutionnel, par nécessité ou par opportunité, y compris dans les rapports officiels.
Le thème que je dois aborder traitant de politique raciale, je tiens à préciser qu’à l’origine de nos travaux nous ignorions l’essentiel de ses incidences en Creuse. Nous avions eu des camarades juifs dans nos maquis mais ce n’est qu’à la fin des années 1980 que nous avons pris conscience du nombre des Juifs et surtout des enfants juifs réfugiés en Creuse et de leur sort. Ce n’est qu’en 1996 que nous avons organisé, avec l’Œuvre de Secours aux Enfants (O.S.E.), les retrouvailles des anciens pensionnaires des « maisons » de Chabannes et du Masgelier, et le colloque consacré au sauvetage des enfants juifs, dont les actes ont été publiés en 1997.
À défaut d’une recherche spécifique, j’évoquerai seulement, à grands traits, les quatre préfets que la Creuse a connus, entre l’armistice et le débarquement, en ajoutant quelques mots sur celui qui fut en fonction durant la période insurrectionnelle et celui qui succéda à la Libération.
1. Le préfet Heureude, en poste à Guéret en juin 1940, eut à gérer les premières conséquences de la défaite : la débâcle, l’afflux puis le reflux des réfugiés. Ils furent environ 350 000 à séjourner en Creuse, quelques jours ou quelques semaines, parmi une population de l’ordre de 200 000 habitants. Il eut à ses côtés le préfet de l’Aube et le sous-préfet de Noyon (Aisne). Il fut le premier préfet de Vichy, Laval étant vice-président du Conseil et Marquet, ministre de l’Intérieur.
2. Le préfet Cabouat lui succéda le 15 septembre 1940, Peyrouton ayant depuis le 7 remplacé Marquet comme ministre de l’Intérieur, avant de céder la place, en février 1941, à l’amiral Darlan. Il eut à mettre en œuvre les principaux textes qui fondaient la Révolution Nationale, inclus les lois d’exception et les lois raciales, notamment le premier statut des Juifs du 3 octobre et la loi du 4 visant à l’internement des étrangers. Il appliqua, apparemment sans état d’âme, mais sans zèle excessif, les directives de Vichy, interna des étrangers, des communistes et opposants, remplaça diverses municipalités et mit en place des commissions administratives dans les communes de plus de 2 000 habitants.
3. Le préfet Jacques Henry qui lui succéda prit ses fonctions le 21 juin 1941. Il resta en Creuse jusqu’en juillet 1943, sous l’autorité des ministres de l’Intérieur Darlan puis Pucheu à partir du 18 juin 1941 et Laval, ce dernier étant revenu au pouvoir le 18 avril 1942. Jacques Henry eut à mettre en application le second statut des Juifs du 2 juin 1941 et les textes complémentaires visant notamment au recensement et à l’aryanisation des biens, en fait la spoliation. Il fut en charge des rafles de Juifs du 26 août 1942 et de février 1943 mais aussi de l’organisation de la relève puis du S.T.O. et supervisa la mise en place de la milice. Il apparaît au chercheur comme ambitieux et servile, zélé dans toute répression, soucieux d’être bien noté, mais peu courageux, jouant habilement du « parapluie », se faisant couvrir pour toute décision quelque peu délicate. Simple exemple rapporté par Jean Michaud lors du colloque de 1996 :
« Le jeune David E., né en Pologne, arrivé en France à l’âge de 7 ans, a fait toutes ses études à Paris. Réfugié en Creuse depuis juillet 1942, il a été incorporé au G.T.E. 420 de Clocher, près Guéret, et détaché chez un cultivateur. Admis à l’Institut polytechnique de Grenoble, il sollicite du Préfet sa libération du G.T.E. et l’autorisation de se rendre à Grenoble. Le préfet Henry, selon son habitude se garde bien de prendre une décision personnelle. Par lettre du 21 octobre, il soumet le cas à la Direction de la police du territoire et des Étrangers, 9e bureau à Vichy, en faisant remarquer qu’il y a une lacune dans la réglementation concernant les étrangers “intellectuels”. Le 7 novembre, le chef du 9e bureau répond qu’il n’y a pas lieu, pour l’instant, de donner suite à la demande de l’étudiant... la commission d’incorporation n’a pas qualité pour accorder des sursis ou des congés pour permettre aux travailleurs étrangers de poursuivre des études. Le 18 novembre, le préfet informe David E. du rejet de sa demande. “Un préfet courageux et humain, ajoute Jean Michaud, aurait pu profiter de l’absence de réglementation pour lui donner satisfaction. ” »
Lors de la rafle du 25 août il fait du zèle. Sans davantage d’état d’âme, le premier septembre il fait organiser le transfert vers Rivesaltes, en vue de déportation avec leurs parents, de 33 enfants juifs sortis des camps du midi par l’O.S.E., hébergés à Chabannes et au Masgelier. Le capitaine de gendarmerie prévient personnellement les responsables. À Chabannes, le directeur, non-juif, Félix Chevrier, réagit aussitôt et disperse les enfants. Au Masgelier, la direction juive, plus légaliste, livre les siens. Ils seront apparemment tous sauvés sur intervention du préfet des Pyrénées Orientales, à l’initiative de l’O.S.E. Un préfet sauvait ainsi ceux qu’un autre préfet avait livrés. Question sans réponse : le capitaine de gendarmerie a-t-il informé préalablement les responsables des « maisons » par zèle ou pour leur permettre de « prendre des dispositions » ?
4. Le préfet Clément Vasserot qui remplaça Jacques Henry prit ses fonctions le 14 juillet 1943, Laval étant toujours chef du gouvernement et ministre de l’Intérieur. La pression des Allemands sur Vichy ne cessait de croître et début janvier 1944 fut mis en place le Secrétariat général au Maintien de l’ordre, sous la responsabilité de Darnand, avec autorité sur toutes les forces de police, de gendarmerie, de garde mobile et de G.M.R. À Limoges, la direction régionale revint à de Vaugelas qui se conduisit en proconsul.
Vasserot était protestant, donc sensibilisé aux persécutions. Ancien secrétaire général des Alpes Maritimes, il avait eu à connaître des problèmes des Juifs, très nombreux en zone italienne, mais moins pourchassés par les Italiens que par les Allemands. Depuis le printemps de 1943, les autorités de Vichy ne faisaient plus effectuer de rafles et les seuls Juifs alors arrêtés en Creuse le furent par la Gestapo, avec ou sans le concours de la Milice. Le préfet Vasserot s’efforça de protéger les Juifs en refusant à la milice l’accès aux fichiers, en aidant la Maison chrétienne franco-tchécoslovaque pour l’enfance dont il avait connu les responsables à Vence, en favorisant la fermeture des « maisons » de l’O.S.E.
Par ailleurs, il était arrivé au moment où s’organisait la Résistance et se formaient les maquis. Il adhéra dès septembre au réseau Ajax dont le chef régional était Henry Castaing, commissaire aux R.G. pour la Creuse, lequel avait déjà noyauté, en complément de son propre service, le commissariat de police, une partie de la gendarmerie, diverses administrations, inclus la commission du contrôle technique. Notons au passage que le chercheur non averti risque de bien mal interpréter les rapports de ladite commission ! Le nouveau secrétaire général de la Préfecture, André Vy, nommé un peu plus tard, adhéra lui aussi à Ajax. Arrêté, interné à Evaux, libéré par la Résistance au lendemain du débarquement allié en Normandie, repris par les Allemands, il mourut en déportation. Le préfet Vasserot fut suspendu de ses fonctions le 10 mai par Laval sur dénonciation du chef de la Milice. Lors de la reddition de la garnison allemande de Guéret, le 7 juin, il fut rappelé dans ses fonctions par la Résistance, mais dut évacuer la préfecture le 9 lors de la reprise de la ville. Il entra à nouveau dans la clandestinité mais sa relative passivité durant les combats lui valut d’être supplanté à la Libération.
5. Le préfet Salem, imposé par la Milice, arriva à Guéret le 23 juin, alors que le département était pratiquement sous contrôle de la Résistance. Il fut arrêté le 25 août, jour de la libération définitive de la Creuse.
6. C’est Castaing qui fut nommé préfet et Vasserot en conçut une vive amertume. L’ex-commissaire aux R.G. et chef du réseau Ajax connaissait bien l’administration et la Creuse. Ses bonnes relations avec le Comité de Libération et les chefs militaires lui permirent d’imposer son autorité et d’assurer une transition sans difficultés majeures, contrairement à ce qui se passa dans d’autres départements.
Des quatre préfets de la Creuse sous Vichy, seul Jacques Henry fut chassé de l’administration. Cabouat dont la conduite ultérieure fut, semble-t-il, correcte, bénéficia d’une promotion et devint préfet régional. Vasserot demeura au sein de l’administration mais ne retrouva pas ses fonctions de préfet.
Il faut noter que les quatre préfets qui se succédèrent en Creuse étaient tous issus du corps préfectoral de la République, ce qui ne fut pas le cas dans tous les départements, Vichy ayant souvent investi dans la fonction des personnes extérieures au corps, notamment des militaires. Servir l’État Français qui avait aboli la République ne leur posa apparemment pas de problèmes de conscience.
L’histoire doit retenir que le nouveau régime dont la légalité était pour le moins discutable ne put fonctionner que dans la mesure où les courroies de transmission du pouvoir ne furent pas défaillantes. C’est là un sujet qui mérite réflexion, mais qui est rarement traité. Ni les pères de la constitution de la IVe République, ni ceux de la Ve ne l’ont pris en considération. Il a été quelque peu abordé au moment du procès Papon mais sans suite.
J’ai évoqué les préfets en poste en Creuse, mais je n’ai pas répondu à la question posée par Alain Giévis : « Les rapports des préfets ont-ils pu inflencer Laval dans la conduite de sa politique raciale ? » Je n’ai pas eu le temps d’approfondir ma recherche, mais en l’état de mes connaissances, j’en doute. Pour plusieurs raisons :
1. Le premier « statut des Juifs » fut promulgué le 3 octobre 1940 alors que Laval était vice-président du Conseil mais il n’en fut pas l’initiateur. Il n’était pas au gouvernement lorsque fut créé le Commissariat général aux questions juives et promulgués le second « statut » du 2 juin 1941 et les textes complémentaires visant au recensement et à la spoliation.
2. La chronologie, toujours impérieuse pour l’historien, tend à conforter le doute.
Laval revint au pouvoir le 18 avril 1942. Entre temps, trois rafles de Juifs, étrangers et français, avaient été effectuées à Paris avec le concours de la police française : le 14 mai 1941, le 20 août 1941 et en décembre 1941.
Heydrich est venu à Paris début mai et a rencontré Bousquet le 6, soit seize jours seulement après la prise de fonction de Laval. C’est à cette occasion qu’est évoquée, pour la première fois, semble-t-il, la déportation de Juifs de zone libre. À l’initiative de Bousquet, la discussion sur le sujet reprend le 16 juin avec Oberg et son adjoint Knochen. Bousquet se dit « prêt à mettre, dans un premier temps, 10 000 Juifs [de zone libre] à disposition [des Allemands] en vue de leur évacuation vers l’est ». (Rapport allemand cité par Serge Klarsfeld.) Le programme devient définitif le 2 juillet. Il concerne 22 000 Juifs de zone occupée et 10 000 de zone libre. Bousquet a-t-il agi de sa propre initiative comme c’est apparemment le cas le 6 mai ? Était-il, le 16 juin, mandaté ou seulement couvert par Laval ? Le 2 juillet il avait le consentement de Pétain et de Laval.
Il semble que « l’évacuation » des Juifs vers l’Est n’ait été qu’une monnaie d’échange, la contrepartie de la reconnaissance de la tutelle de Vichy sur les forces de police de zone occupée et sans doute aussi un gage de bonne volonté dans la politique de collaboration engagée à Montoire le 24 octobre 1940.
Il est logique de s’interroger sur le rôle des rapports des préfets dans la politique raciale de Laval. On sait qu’il les lisait peu mais qu’il n’était pas insensible à l’opinion de ceux qui lui en présentaient la synthèse. On sait aussi qu’il n’était pas foncièrement antisémite, mais que son « pragmatisme » ou plus simplement sa manière d’agir le portait à évacuer tout ce qui pouvait lui poser problème : par exemple les enfants juifs dont les Allemands ne voulaient pas mais dont il tint à se débarrasser parce qu’il ne savait qu’en faire.
Les rapports des préfets ont-ils été pour lui un alibi et seulement un alibi ? C’est une hypothèse, mais je n’ai pas d’informations pour l’étayer. Le dits rapports évoquant l’antisémitisme existaient avant son retour au pouvoir en avril 1942 ; ils ont continué d’exister après que les autorités aient décidé, en 1943, de plus livrer les Juifs. Ce constat ne fait que confirmer mon doute.

Notes
(1) BARUCH (Marc Olivier), Servir l’État français. L’administration en France de 1940 à 1944, préface de Jean-Pierre Azéma, Librairie Arthème Fayard, Paris, 1997, 737 p.
(2) BENAMOU (Georges-Marc), C’était un temps déraisonnable. Les premiers résistants racontent, Éditions Robert Laffont, Paris, 1999, 361 p.
(3) WIEVIORKA (Olivier), Nous entrerons dans la carrière. De la Résistance à l’exercice du pouvoir, Éditions du Seuil, 1994, 458 p.
(4) KLARSFELD (Arno), La Cour, les Nains et le Bouffon, Éditions Robert Laffont, Paris, 1998, 264 p.
(5) MARRUS (Michaël R.), PAXTON (Robert O.), Vichy et lesJuifs, Éditions Calmann-Lévy, Paris, 1981, 434 p.
PAXTON (Robert O.), « La spécificité de la persécution des Juifs en France en 1942 », Annales ESC, Présence du passé, lenteur de l’histoire. Vichy, l’occupation, les Juifs, 48e année, n° 3, mai-juin 1993, p. 605-619.
(6) - CONAN (Éric), ROUSSO (Henry), Vichy un passé qui ne passe pas, Librairie Arthème Fayard, Paris, 1994, 328 p.
- ROUSSO (Henry),« Une justice impossible. L’épuration et la politique antijuive de Vichy », Annales ESC, Présence du passé, lenteur de l’histoire. Vichy, l’occupation, les Juifs, 48e année, n° 3, mai-juin 1993, p. 745-770.
- ROUSSO (Henry), Le syndrome de Vichy, de 1944 à nos jours, Le Seuil, Paris, 1990.
(7) MAZEY (Sonia), WRIGHT (Vincent), « Les préfets », in Vichy et les Français, sous la direction de Jean-Pierre Azéma et François Bédarida, Librairie Arthème Fayard, Paris, 1992, p. 267-286.
(8) - MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR, Mémorial des fonctionnaires du corps préfectoral et de l’administration centrale morts au cours de la guerre 1939-1945, réédition novembre 1997.
- FROMENT (Pascale), René Bousquet, Éditions Stock, Paris, 1994, 622 p.
- KLARSFELD (Arno), La Cour, les Nains et le Bouffon op.cit.
- LECORNU (Bernard), Un préfet sous l’occupation allemande, préface de Maurice Schumann, Éditions France-Empire, Paris, 1997, 332 p.
(9) - Carnets du pasteur BOEGNER 1940-1945, présentés et annotés par Philippe - BOEGNER, Librairie Arthème Fayard, Paris, 1992, 367 p.
- COURTOIS (Stéphane), RAYSKI (Adam), Qui savait quoi ? L’extermination des Juifs 1941-1945, Éditions La Découverte, Paris, 1987, 236 p.
- KLARSFELD (Serge), Vichy-Auschwitz. Le rôle de Vichy dans la solution finale de la question juive en France, 1942, Librairie Arthème Fayard, Paris, 1983, 544 p.
- KLARSFELD (Serge), Vichy-Auschwitz. Le rôle de Vichy dans la solution finale de la question juive en France, 1943-1944, Librairie Arthème Fayard, Paris, 1985, 411 p.
- KLARSFELD (Serge), Le calendrier de la persécution des Juifs en France 1940-1944, Édité et publié par l’association « Les fils et filles des déportés juifs de France » et par « The Beate Klarsfeld Foundation », 1993, 1264 p.
- SCHWARZFUCHS (Simon), Aux prises avec Vichy — Histoire politique des Juifs de France (1940-1944), Éditions Calmann-Lévy, Paris, 1998, 444 p.
- TOURNOUX (Raymond), Le royaume d’Otto — France 1939-1945. Ceux qui ont choisi l’Allemagne, Flammarion, 1982, 405 p.
- ACTES DU COLLOQUE DE GUÉRET — 29 et 30 mai 1996, Le sauvetage des enfants juifs de France, Association pour la recherche et la sauvegarde de la vérité historique sur la Résistance en Creuse
(10) MARRUS (Michaël R.), PAXTON (Robert O.), Vichy et lesJuifs, Éditions Calmann-Lévy, Paris, 1981, 434 p.
(11) cf. note (9).
(12) KLARSFELD (Arno), La Cour, les Nains et le Bouffon, Éditions Robert Laffont, Paris, 1998, 264 p.
(13) CONAN (Éric), ROUSSO (Henry), Vichy un passé qui ne passe pas, Librairie Arthème Fayard, Paris, 1994, 328 p.
(14) FRANK (Robert), « La mémoire empoisonnée », dans La France des années noires, sous la direction de Jean-Pierre Azéma et François Bédarida, tome 2, De l’occupation à la Libération, Le Seuil, Paris, 1993, p. 483-514.

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